Il est 23h48. Vous avez voulu consulter une notification… et sans comprendre comment, vous êtes encore en train de faire défiler les vidéos TikTok, les stories Instagram ou les articles sans fin. Le temps s’est évaporé, votre corps est immobile, mais votre esprit est suspendu à ce flux ininterrompu de contenu.
Ce phénomène a un nom : le scroll infini. Et derrière son apparente banalité se cache un mécanisme redoutablement addictif. Conçu pour capter notre attention, il modifie notre rapport au temps, au plaisir, à l’effort… et à nous-mêmes.
Le scroll infini : qu’est-ce que c’est ?
Le « scroll infini » désigne une fonctionnalité numérique permettant d’accéder à une quantité illimitée de contenu sans interruption. Pas besoin de cliquer pour passer à la suite : un simple mouvement du doigt suffit.
Cette interface, popularisée par les réseaux sociaux et certains sites d’actualités, repose sur un principe simple : ne jamais laisser de « fin » visible. L’utilisateur est donc maintenu dans un état d’attente constante du contenu suivant, dans une boucle de consommation continue.
Pourquoi c’est si difficile d’arrêter ?
Le scroll infini active un mécanisme psychologique proche du jeu d’argent : la récompense aléatoire.
- Parfois, le contenu est inintéressant.
- Parfois, il déclenche une émotion forte (rire, surprise, colère).
- Ce caractère imprévisible rend l’action hautement addictive.
À cela s’ajoute l’effet dopaminergique :
- À chaque vidéo plaisante ou post engageant, le cerveau libère un petit shot de dopamine.
- Ce neurotransmetteur du plaisir renforce l’envie de « tirer à nouveau la manette »… ou plutôt de « scroller encore un peu ».
Ce que ça change dans le cerveau
Les neurosciences ont observé que les usages prolongés d’écrans en mode scroll affectent plusieurs zones clés :
- Le cortex préfrontal, impliqué dans la concentration, devient moins actif.
- Le système de récompense s’habitue à la gratification immédiate.
- La tolérance à l’ennui ou à la frustration diminue.
Résultat ? On développe une forme de dépendance comportementale, comparable à celle observée dans les addictions sans substance.
Une perte de temps… et bien plus
Ce qui rend le scroll infini pernicieux, c’est sa discrétion. Contrairement à une addiction à l’alcool ou aux jeux, il est socialement accepté, voire valorisé. Mais ses conséquences peuvent être lourdes :
- Difficulté à s’endormir ou troubles du sommeil
- Irritabilité, fatigue mentale
- Baisse de la concentration
- Dévalorisation de soi (« je perds mon temps »)
- Isolement social progressif
- Anxiété liée à la comparaison permanente avec les autres
Pourquoi parle-t-on de « drogue numérique » ?
Les critères qui définissent une addiction s’appliquent aussi ici :
- Perte de contrôle : impossible de s’arrêter, même quand on le veut.
- Effets négatifs sur le quotidien.
- Tentation constante et besoin croissant de stimulation.
- Sevrage difficile : anxiété, vide, ennui, sensation d’inconfort lorsqu’on ne scrolle plus.
Ce n’est pas le téléphone qui est le problème. C’est la manière dont l’algorithme exploite nos vulnérabilités attentionnelles pour capter notre énergie mentale.
Les profils les plus à risque
Certaines personnes sont plus vulnérables au scroll infini :
- Adolescents et jeunes adultes, dont le cerveau est encore en construction
- Personnes souffrant d’anxiété ou de solitude
- Profils hypersensibles, en quête constante de stimulation ou de distraction
- Personnes en burn-out ou en dépression
Que faire pour reprendre le contrôle ?
Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie, mais de reprendre un pouvoir conscient sur notre attention. Quelques pistes :
- Désactiver l’auto-scroll quand c’est possible (sur certains navigateurs)
- Limiter les temps d’écran avec des applis de gestion (Screen Time, Forest…)
- Programmer des pauses conscientes : se lever, respirer, faire autre chose
- Réintégrer l’ennui dans son quotidien : il stimule la créativité
- Choisir activement ce que l’on consulte, plutôt que de subir le flux
Conclusion : redevenir acteur de son attention
Le scroll infini n’est pas une fatalité. C’est une interface, certes puissante, mais à laquelle on peut apprendre à résister. Cela commence par prendre conscience de son impact, puis par réintroduire du choix, du rythme, du vide fertile dans nos usages numériques.
Notre attention est précieuse. C’est avec elle que l’on pense, que l’on ressent, que l’on crée. La laisser se dissoudre dans un flux sans fin, c’est renoncer peu à peu à notre liberté intérieure.
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