Rédiger, préparer, finaliser… mais ne pas oser rendre. Ce blocage, souvent invisible de l’extérieur, touche de nombreuses personnes, qu’elles soient élèves, étudiantes, professionnelles ou artistes. La peur de remettre un travail terminé, qu’il soit écrit, oral, visuel ou organisationnel, peut devenir un véritable frein à l’accomplissement personnel. Cette forme d’anxiété, encore peu nommée, fait partie intégrante des phobies liées à l’activité.
Un moment simple, devenu douloureux
Rendre un devoir, envoyer un mail de présentation, soumettre une création, publier un contenu en ligne ou simplement cliquer sur « envoyer » : ce sont des actions banales en apparence. Pourtant, elles peuvent provoquer :
- des nuits blanches à relire encore et encore,
- des annulations de dernière minute,
- des remises en retard chroniques,
- des stratégies d’évitement (prétexte, oubli, fuite).
Il ne s’agit pas d’un oubli ou d’un manque de sérieux, mais d’une angoisse profonde liée à l’acte de s’exposer à travers son travail.
D’où vient cette peur si paralysante ?
• Le perfectionnisme pathologique
« Ce n’est jamais assez bien. » Voilà la petite phrase qui ronge. Le perfectionnisme n’est pas ici un souci d’exactitude, mais une obsession de ne pas être critiquable. Résultat : tant que le travail n’est pas remis, la personne garde le contrôle.
• La peur du jugement
Remettre un travail, c’est accepter de le confronter au regard d’autrui. La moindre critique est vécue comme une attaque de l’estime de soi. Le travail devient une extension fragile de la personne.
• Le sentiment d’illégitimité
Certaines personnes, malgré leurs compétences, pensent qu’elles ne méritent pas d’être reconnues. Rendre un travail expose à la possibilité qu’on découvre leur « incompétence ».
• Des expériences passées blessantes
Un retour humiliant, une note injuste, une moquerie ou un rejet marquent parfois durablement. Le cerveau associe la remise à une menace émotionnelle.
• Une éducation fondée sur la performance
Des environnements familiaux ou scolaires très exigeants peuvent ancrer l’idée qu’on n’a pas le droit à l’erreur, rendant tout rendu anxiogène.
Ce que montre la recherche
Des études sur la procrastination académique (Steel, 2007 ; Sirois, 2014) soulignent que l’évitement des remises est souvent un mécanisme de protection émotionnelle, et non un manque d’organisation.
La remise d’un travail mobilise des aires cérébrales liées à l’évaluation sociale, ce qui, chez les personnes anxieuses ou perfectionnistes, déclenche des réactions physiologiques de stress aigu : sueurs, tachycardie, tremblements.
Conséquences sur le long terme
Ce blocage peut avoir des effets en cascade :
- Retards récurrents dans les études ou les projets,
- Opportunités manquées (bourses, candidatures, publications…),
- Auto-sabotage chronique, renforçant le sentiment d’échec,
- Baisse de l’estime de soi, nourrie par la honte d’avoir « encore » évité.
Certains abandonnent même des parcours entiers non pas à cause d’un manque de compétence, mais à cause d’une impossibilité émotionnelle à rendre leur travail.
Des pistes pour s’en sortir
1. Remettre « imparfait » volontairement
Faire l’expérience, en conscience, de remettre un travail non parfait, ou avec une petite erreur assumée. Cela permet de désensibiliser le cerveau à la peur du défaut.
2. Changer la symbolique du rendu
Rendre un travail ne signifie pas « être jugé », mais partager une étape d’un processus. Changer cette perspective peut alléger la pression.
3. Nommer ses peurs à voix haute
Dire ou écrire ce qu’on redoute : « J’ai peur qu’on pense que je suis bête », « J’ai peur d’être critiquée ». Donner un nom aux peurs permet de les désamorcer émotionnellement.
4. Créer un rituel de remise
Instaurer une routine de fin : relire une fois, respirer, cliquer. Ne pas rouvrir mille fois le fichier. Une action ritualisée sécurise le cerveau.
5. Travailler en accompagnement thérapeutique
Si ce blocage est ancien et massif, un soutien psychologique peut aider à remonter à l’origine (éducation, trauma scolaire, structure de personnalité) et à redonner du pouvoir d’agir.
Questions utiles à se poser
- Qu’est-ce que je redoute vraiment dans cette remise ?
- Mon travail est-il vraiment inadéquat, ou est-ce une impression ?
- Ai-je le droit de ne pas être parfaite ?
- Que se passerait-il si je le rendais maintenant, sans changer une virgule ?
Conclusion : Rendre, c’est s’offrir une chance
La peur de rendre un travail est une peur d’exister à travers ce qu’on produit. Mais refuser de remettre, c’est aussi se refuser à soi-même la reconnaissance, l’évolution, le progrès.
Et si tu faisais aujourd’hui le choix de rendre imparfait, mais vivant ? De t’autoriser à oser, même tremblant.e, parce que chaque travail remis est une victoire sur l’ombre du doute.
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