Dans les couloirs des maisons de retraite, dans les salons familiaux ou les jardins publics, on les voit parfois marcher encore et encore, bouger sans cesse, déplacer des objets, se lever, se rasseoir. Ces personnes âgées n’ont pas l’allure classique qu’on imagine : elles ne sont pas “apaisées”, “calmes”, “ralenties” — elles agissent, s’agitent, répètent des gestes parfois sans but évident.
Derrière cette agitation motrice tardive, il y a souvent une histoire silencieuse, un déséquilibre profond entre ce que le corps ressent, ce que l’esprit supporte, et ce que l’environnement comprend réellement.
Loin des clichés du “corps ralenti”
On associe souvent le vieillissement à la lenteur, à la fatigue, au repli. Mais ce n’est pas toujours le cas. Certains seniors développent une activité corporelle incessante, qui peut surprendre — voire agacer — leur entourage.
Cette agitation se manifeste par :
- Des allées et venues continues dans un même espace
- Une incapacité à rester assis longtemps
- Des gestes nerveux : frottement des mains, manipulation d’objets, battement du pied
- Des routines corporelles rigides : ranger, déplacer, vérifier
Elle peut être interprétée comme :
- Une tentative de rester en vie, en lien, en éveil
- Un signal de stress ou de détresse psychique
- Un symptôme de troubles neurocognitifs
- Une habitude de vie amplifiée par la solitude ou l’angoisse
Ce que l’agitation motrice peut révéler à cet âge
1. Un besoin d’ancrage dans le corps
Le vieillissement s’accompagne d’une transformation sensorielle profonde : douleurs, perte de tonus, ralentissement digestif, fatigue… Bouger peut être une manière de se sentir encore vivant dans ce corps changeant.
2. Une lutte contre la perte de contrôle
Quand l’environnement devient imprévisible ou menaçant (hospitalisation, solitude, confusion mentale), le mouvement devient une tentative de reprendre la main, de maîtriser quelque chose.
3. Un soulagement de l’anxiété
L’agitation motrice peut compenser :
- Une angoisse du déclin cognitif
- Une peur de la mort ou de la dépendance
- Une solitude intense
- Des émotions non verbalisables, surtout en cas de troubles de la communication ou de l’expression
Quand l’agitation devient symptôme
Il est essentiel de distinguer une agitation motrice “fonctionnelle” (rituelle, expressive, apaisante) d’une agitation pathologique.
Elle devient préoccupante lorsqu’elle :
- Se manifeste de manière répétée et non maîtrisée
- Interfère avec l’alimentation, le repos, les relations sociales
- Est accompagnée d’agressivité, de confusion, ou de détresse verbale
- Traduit un syndrome confusionnel ou un trouble neurodégénératif
Dans certains cas, l’agitation fait partie d’un syndrome comportemental lié à une démence (Alzheimer, corps de Lewy, démence fronto-temporale…).
Mais il est crucial de ne pas réduire trop vite cette agitation à une pathologie, car elle peut aussi être une réponse adaptée à un environnement trop passif ou une stimulation trop faible.
Comment accompagner une personne âgée agitée ?
- Observer sans interpréter trop vite
Quel est le rythme de l’agitation ? Dans quel contexte surgit-elle ? À quel moment de la journée ? - Repenser l’environnement
Un lieu trop silencieux, trop figé ou mal adapté peut créer une agitation compensatoire. Introduire des repères visuels, des zones de mouvement, des objets familiers peut réduire l’inconfort. - Offrir un cadre contenant mais pas contraignant
Proposer des tâches ritualisées (plier du linge, trier des objets, arroser les plantes) permet d’orienter le besoin de mouvement. - Valoriser le mouvement utile
La marche, les exercices doux, les gestes du quotidien ne doivent pas être supprimés mais intégrés dans une routine porteuse de sens. - Évaluer le contexte médical et psychologique
Un accompagnement gériatrique et psychologique est souvent nécessaire pour identifier les origines profondes de l’agitation et prévenir les malentendus (par exemple, une dépression masquée ou un sevrage médicamenteux).
Témoignage fictif : Gisèle, 79 ans
Depuis qu’elle a été placée en établissement, Gisèle ne tient plus en place. Elle déambule dans les couloirs, vérifie sans cesse la porte, s’active dans sa chambre, refuse les temps calmes.
“Quand je bouge, je pense moins. Quand je suis immobile, je pense à tout ce que j’ai perdu.”
Les soignants ont longtemps cru à un début d’Alzheimer. Mais en réalité, elle vivait un choc affectif non digéré : la perte brutale de son logement et la séparation avec son animal de compagnie. Le mouvement lui permettait de ne pas s’effondrer.
Repenser la posture d’accompagnement
Il est parfois plus utile de se demander :
“Qu’est-ce que cette personne essaie d’éviter, ou de maintenir, par son mouvement ?”
plutôt que de chercher à supprimer l’agitation.
Dans cette perspective, l’agitation motrice devient :
- Un signal à écouter
- Un mode d’expression alternatif
- Une tentative de continuité psychique
Conclusion : Entre survie et appel silencieux
L’agitation motrice chez les personnes âgées n’est ni un caprice, ni une fatalité.
C’est un langage, souvent discret, parfois criant, qui dit :
“Je suis encore là. Je sens. Je cherche. J’existe.”
Face à ce mouvement souvent mal compris, notre rôle est d’apaiser sans contraindre, de contenir sans immobiliser, et de reconnaître que le besoin de bouger peut être un ultime refuge quand les mots ou les liens viennent à manquer.
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