« Il suffirait de vouloir arrêter. »
« Il manque juste de volonté. »
« Elle ne fait pas d’effort, c’est tout. »
Ces phrases, souvent prononcées avec agacement ou incompréhension, traduisent une croyance tenace : celle que l’addiction serait simplement une question de force mentale. Pourtant, cette idée est non seulement fausse, mais elle peut aussi empêcher les personnes dépendantes d’être correctement aidées. Car l’addiction n’est pas un choix. Et la volonté, à elle seule, ne permet pas d’en sortir.
Le mythe de la volonté : une vision simpliste
Dans notre société valorisant l’autonomie et la performance, on a tendance à croire que chacun est maître de ses actes. Si quelqu’un continue à consommer, c’est donc qu’il le veut bien. Cette vision repose sur deux erreurs majeures :
- Elle réduit l’addiction à un comportement volontaire, alors qu’il s’agit d’un trouble complexe, mêlant biologie, psychologie et contexte social.
- Elle culpabilise la personne dépendante, en renforçant l’idée qu’elle est « faible », « paresseuse » ou « indigne d’aide ».
Ce que disent les neurosciences : le cerveau sous emprise
L’addiction modifie profondément le fonctionnement du cerveau, en particulier :
- Le circuit de la récompense, dopaminergique, est suractivé.
- Le cortex préfrontal, siège de la décision et du contrôle, est affaibli.
- La capacité à résister à l’envie (le craving) est réduite.
Autrement dit, plus la personne consomme, moins elle peut choisir de s’arrêter. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, c’est qu’elle ne peut pas, ou plus seule.
La volonté existe… mais elle est fragilisée
Les personnes dépendantes ne sont pas dénuées de volonté. Au contraire, elles peuvent :
- faire des promesses sincères,
- multiplier les tentatives d’arrêt,
- mettre en place des stratégies de contrôle.
Mais elles se retrouvent souvent confrontées à un retour du besoin, un malaise émotionnel, un stress déclencheur, ou un environnement défavorable… qui déjouent leurs efforts.
Ce phénomène est comparable à une personne en dépression à qui l’on dirait : « Remue-toi un peu ! » Cela ne tient pas compte de la réalité psychique.
Les facteurs invisibles qui sapent la volonté
La volonté est une ressource précieuse, mais elle est limitée. Et elle est mise à mal par de nombreux facteurs :
- traumatismes non résolus,
- fatigue chronique ou stress,
- émotions non régulées (colère, tristesse, vide),
- absence de soutien ou d’alternative de réconfort,
- environnement toxique ou facteur de rechute (amis consommateurs, solitude, précarité).
Face à ces réalités, la volonté seule n’est pas un outil suffisant.
L’effet pervers du discours sur la volonté
Insister sur la seule responsabilité individuelle renforce :
- la culpabilité (« si je n’y arrive pas, c’est ma faute »),
- le repli sur soi (« personne ne me comprend »),
- la honte, qui empêche de demander de l’aide.
Cela peut conduire à un cercle vicieux :
Plus je me force, plus j’échoue → plus je me sens nul → plus j’ai besoin de consommer pour apaiser ma souffrance → plus je culpabilise…
Ce qui fonctionne vraiment : soutien, cadre, soin
Sortir d’une addiction repose sur un ensemble de leviers, dont la volonté fait partie, mais pas en premier lieu. Il faut aussi :
- un accompagnement thérapeutique adapté,
- la compréhension des déclencheurs et des causes profondes,
- la gestion émotionnelle,
- la création d’un environnement protecteur,
- la possibilité d’expérimenter d’autres formes de plaisir ou d’apaisement.
Le rôle de l’entourage : de la pression à la compassion
Famille, amis, professionnels : tous ont un rôle à jouer. Mais il ne s’agit pas d’exiger un effort brutal. Il s’agit :
- d’écouter sans juger,
- de valider la souffrance,
- d’encourager les petits pas,
- de ne pas confondre rechute et échec,
- de remplacer la pression par la présence.
La personne dépendante n’a pas besoin de qu’on lui dise « Fais un effort ». Elle a besoin qu’on lui dise :
Je suis là. Tu n’es pas seul.e. On va y arriver, ensemble.
Conclusion : un changement de regard essentiel
Non, la volonté ne suffit pas. Mais elle peut se reconstruire. Se renforcer. Se nourrir d’expériences positives, de liens humains, d’accompagnement respectueux. L’addiction n’est pas une faiblesse morale. C’est une maladie, un déséquilibre, une réponse à une douleur profonde.
Abandonner le mythe de la volonté, ce n’est pas renoncer. C’est ouvrir la voie à des solutions plus justes, plus humaines, plus efficaces.
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